Histoire de la pêche au Canada

Les débuts de la pêche au Canada

Il y a de cela des milliers d’années, les Premières nations et les Inuits se servent de filets, d’hameçons et de palangres, ainsi que de lances et de casiers, pour pêcher des espèces allant de la crevette à la baleine. Les Autochtones ont acquis une connaissance approfondie du développement et des migrations des poissons.

À partir du début du XVIe siècle, les navires européens pêchent dans les eaux du nord-ouest de l’Atlantique au moyen de lignes et d’hameçons. À Terre-Neuve, beaucoup de bateaux anglais font sécher la morue sur la terre ferme, étalée sur des étendoirs (flakes). Avec le temps, de nombreux pêcheurs s’établissent dans ces lieux et pêchent à bord de petites embarcations, mais les grandes entreprises commerciales de la Grande-Bretagne dominent.

Les pêcheurs français salent souvent le poisson sur les bancs de Terre-Neuve, sans séchage rapide. Ils pêchent aussi dans les eaux des Maritimes et du Québec de la Nouvelle-France. En Nouvelle-Angleterre, les eaux libres de glace permettent une pêche à l’année, qui contribue à la croissance des colonies.

Les Britanniques s’emparent de la partie continentale de la Nouvelle-Écosse en 1713 et du reste de la Nouvelle-France en 1763. Au cours des décennies qui suivent, les colons affluent en Amérique du Nord britannique. Dans les provinces Maritimes, ils pêchent principalement la morue ainsi que d’autres poissons de fond, dont le flétan, l’aiglefin et la goberge.

En Nouvelle-Écosse et dans la baie de Fundy, de nombreuses entreprises de taille et d’effectifs divers exploitent les eaux côtières et les bancs au large. Les colons allemands à Lunenberg développent une pêche particulièrement solide, en se soutenant souvent mutuellement grâce à des sociétés de capitaux.

Dans le golfe du Saint-Laurent, la plupart des pêcheurs acadiens et québécois tombent pendant plusieurs décennies sous la domination d’entreprises commerciales contrôlées par les Britanniques, comme la puissante Robin.

Dans les années 1800, beaucoup de pêcheurs se tournent vers les palangres, qui permettent l’utilisation de centaines d’hameçons attachés à des lignes de fond ancrées sur le fond marin. Sur les bancs au large, la goélette de style « Nouvelle-Angleterre » transporte des doris que l’on met à l’eau pour tendre les palangres. Mais presque partout le long de la côte, les bateaux de petite ou moyenne taille surpassent en nombre les gros bateaux.

À Terre-Neuve, dans les années 1800, la pêche au phoque est importante, et l’on commence à utiliser le bateau à vapeur dans les années 1860. C’est encore la morue salée qui rapporte le plus de revenus, et les grandes entreprises commerciales dominent encore. Graduellement, la propriété terre-neuvienne prend le dessus et l’on voit apparaître davantage de petites et moyennes entreprises.

Dans les années 1870, la flottille de Terre-Neuve s’agrandit pour atteindre environ 18 000 petits bateaux et 1200 grands navires. À la fin du siècle, la trappe à morue, une structure de liège et de ficelle, est responsable d’une grande part des prises côtières.

Les Maritimes se constituent une grande flottille, et la construction navale, l’exploitation forestière et le commerce renforcent l’économie côtière. À partir du milieu du siècle, on apparaître rapidement des centaines de conserveries de homard, certaines très petites. Les fascines à hareng, adaptées à partir des méthodes des Premières nations, s’étendent dans la baie de Fundy, où une importante industrie de mise en conserve de la sardine se joint au commerce du hareng salé et fumé ainsi qu’à celui du maquereau.

La fin du siècle voit apparaître une pêche du pétoncle, alors que le commerce du poisson frais prend de l’ampleur. Pour la pêche de la morue et d’un autre poisson de fond, les chalutiers à vapeur se répandent, traînant sur le fond marin leurs filets coniques.

Au début des années 1900, au Canada comme à Terre-Neuve, les moteurs apportent plus de mobilité aux pêcheurs indépendants utilisant des embarcations de petite ou moyenne taille. Alors que la pêche augmente, certains stocks de rivières, d’estuaires et de zones côtières se raréfient. Pendant ce temps, l’économie de l’Atlantique liée à la pêche, à la construction navale et au commerce commence à prendre du retard sur l’économie continentale en croissance.

Après la Confédération du Canada en 1867, les premiers règlements mis en application par les agents des pêches visent principalement à protéger la pêche du saumon et les pêches côtières, où les problèmes sont les plus évidents. À la fin des années 1800 et au début des années 1900, de nombreuses commissions royales établissent des règles sur les types d’engins de pêche, les limites de taille et les périodes pour des dizaines de pêches, dont celle du homard, une pêche importante.

Alors que la colonisation s’étend vers l’ouest, la pêche au filet maillant devient une méthode prisée sur les Grands Lacs et les lacs des Prairies. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la pêche en Colombie-Britannique connaît un essor marqué. Bien que les Premières nations et les immigrants japonais comptent parmi eux des pêcheurs experts, les Blancs dominent. Ces derniers exercent une influence sur la réglementation, qui sera à leur avantage pendant plusieurs décennies.

Au-dessus des marchés importants du flétan et du hareng s’élève la pêche du saumon du Pacifique. Des dizaines de conserveries de taille industrielle transforment le saumon capturé par les bateaux de pêche aux filets maillants, à la traîne et à la seine. Les pêcheurs du Pacifique s’installent non seulement dans de petits villages, mais aussi dans des centres comme Vancouver, Victoria, Nanaimo et Prince-Rupert. Ils créent des organisations plus rapidement que dans l’Atlantique dans le but d’exercer une influence sur les prix ou la réglementation.

La situation de fortune varie beaucoup d’un pêcheur à un autre. En général, toutefois, les pêcheurs de l’Est canadien traînent derrière ceux de la Colombie-Britannique pour les gains tirés de la pêche, et ceux de Terre-Neuve viennent derrière ceux des Maritimes.

Les pêches pendant les guerres mondiales

À Terre-Neuve, bien que la Première Guerre mondiale améliore les prix, la situation financière des pêcheurs est souvent difficile. William Coaker fonde la célèbre Fishermen’s Protective Union et devient ministre au sein du gouvernement. Ses efforts visant à réformer la mise en marché de la morue salée se heurtent toutefois aux entreprises commerciales et finissent par échouer. Terre-Neuve sombre rapidement dans la grande dépression et perd en 1934 son autonomie gouvernementale.

Au début du XXe siècle, des sociétés assez importantes de la Nouvelle-Écosse travaillent à bâtir une flottille de grands chalutiers. Beaucoup de pêcheurs indépendants pointeront du doigt ces grands navires pour la chute des prix du poisson salé dans les années 1920 qui se répercutera sur d’autres pêches. Une enquête fédérale vient pratiquement interdire les chalutiers dans les années 1930.

Mais la Deuxième Guerre mondiale amène une autre période de prospérité. Dans l’après-guerre, une mentalité en pleine évolution s’établit, surtout sur l’Atlantique.

Les subventions et les prêts pour la construction de bateaux contribuent à renforcer les flottilles. Le radar, la radio, le sonar, les lignes et filets de nylon, les coques plus grosses, les meilleurs moteurs, l’hydraulique et l’expansion des grands chalutiers et des petits bateaux de pêche à la drague multiplient la puissance de pêche. La pêche exploratrice met au jour de nouveaux secteurs productifs.

La crevette, le pétoncle, le crabe et finalement la mye de haute mer dans l’Atlantique prennent davantage d’importance. Mais c’est la pêche du poisson de fond, la plus répandue de toutes les pêches et celle qui emploie le plus de travailleurs, qui connaît la plus forte croissance dans la région de l’Atlantique. Les filets et les blocs surgelés, généralement vendus pour transformation ultérieure aux États-Unis, s’installent en tête du marché.

Les pêcheurs indépendants soumis à des pressions (1960 à 2000)

Dans les années 1960 et 1970, les sociétés propriétaires des grands chalutiers dans les Maritimes et à Terre-Neuve prennent de l’expansion et exploitent des dizaines d’usines de taille substantielle qui emploient chacune, pour les plus grosses, des centaines de travailleurs. Dans la pêche du poisson de fond, les cent chalutiers (navires de plus de 100 pi [30 m] de longueur) et bateaux de pêche à la drague font autant de prises que les milliers de petites embarcations, qui souvent pêchent aussi d’autres espèces. Les sociétés de grands chalutiers exercent aussi une influence marquée sur une bonne partie des centaines de petites usines disséminées autour de la côte.

Le Conseil canadien des pêches (CCP) représente les transformateurs de poisson, dont les usines sont sous le contrôle provincial, mais bon nombre de ces transformateurs contrôlent les bateaux, et le CCP exerce une forte influence sur le ministère fédéral des Pêches.

Les pêcheurs indépendants, de loin majoritaires au sein de la flottille, n’ont pas d’organisation nationale de ce type. Les solides organisations locales répandues en Colombie-Britannique se font rares dans l’Atlantique, et les pêcheurs se sentent parfois privés de parole.

La pression sur la pêche continue de s’intensifier, venant non seulement du Canada, mais aussi de l’étranger. Les chalutiers-usines réfrigérés rassemblés au-delà de la limite de trois milles poussent la population canadienne à réclamer une limite fixée à 200 milles. Le Canada étend sa zone de compétence en matière de pêche en 1977 et met un frein brutalement à la pêche étrangère.

Entre 1968 et 1982, la gestion des pêches par le gouvernement fédéral devient beaucoup plus globale. Auparavant, la réglementation visait principalement les engins, les saisons de pêche, les limites de taille et, dans une certaine mesure, les normes de qualité. Sous les ministres Jack Davis et Roméo LeBlanc, le ministère des Pêches et des Océans limite le nombre de permis dans pratiquement toutes les pêches. L’idée est de favoriser la conservation et d’améliorer les revenus moyens, ainsi que d’atténuer le cycle d’alternance prospérité-austérité, dans lequel les pêches intéressantes attirent souvent trop de pression.

Poussé par la plus puissante organisation de pêcheurs de la Colombie-Britannique, la United Fishermen and Allied Workers Union, le gouvernement avait adopté des règles de limitation des permis qui finissent par s’étendre à tout le Canada. Malgré la « limitation de l’accès », la flottille du Pacifique gagne rapidement en puissance de pêche.

Un programme d’envergure pour la mise en valeur des salmonidés voit le jour dans les années 1970 et entraîne l’apparition de nouvelles écloseries et d’autres techniques destinées à accroître l’abondance de la ressource. Toutefois, les nouveaux bateaux construits dans les années de prospérité font augmenter les coûts et intensifient la pression sur le saumon et d’autres espèces. Malgré tout, les pêches côtières au Canada dans les années 1970 ont l’air progressistes, bénéficiant de meilleurs bateaux et d’une gestion plus serrée. La recherche scientifique et l’analyse statistique des captures s’accentuent. La limitation de la taille des bateaux et les zones de pêche se répandent.

C’est le cas aussi des quotas destinés à favoriser la conservation, surtout celle du poisson de fond et du hareng. Les quotas sont souvent subdivisés par zones et flottilles pour assurer aux pêcheurs une part plus stable. Au début des années 1980, les quotas individuels de bateau, suivis des quotas individuels transférables, s’étendent à de nombreuses pêches.

Pendant ce temps, sous LeBlanc, les résultats des comités consultatifs donnent aux pêcheurs plus d’influence dans la gestion. Sur la côte Atlantique, les politiques de LeBlanc empêchent les grandes sociétés de mettre la main sur les permis destinés aux bateaux de moins de 65 pi (20 m) de longueur.

LeBlanc encourage aussi les organisations de pêcheurs de l’Atlantique. À Terre-Neuve, la Fishermen Food and Allied Workers Union dirigée par Richard Cashin devient la plus puissante organisation depuis l’époque de Coaker. D’autres groupes comme l’Union des pêcheurs des Maritimes, la P.E.I. Fishermen’s Association, la Grand Manan Fishermen’s Association et des dizaines d’autres représentent des groupes de tous types et tailles.

Les nouvelles organisations de l’Atlantique font face à de nouvelles complications. Les prix des bateaux et des permis continuent d’augmenter, alors que les marchés fluctuent. Une crise frappe le poisson de fond – ressource et marchés – au début des années 1970 et mène à une aide fédérale.

Bien que le poisson de fond se fasse plus abondant après l’imposition de la limite de 200 milles, un resserrement des marges de profit au début des années 1980 pousse plusieurs sociétés de grands chalutiers au bord de la faillite. Le soutien du fédéral vient de nouveau les aider à survivre, sous une forme quelque peu regroupée. Des programmes du fédéral et de l’industrie apportent des améliorations sur le plan de la qualité et de la mise en marché.

Les quotas individuels transférables (QIT) détenus par des particuliers ou des entreprises contribuent non seulement à protéger les parts de ressources halieutiques, mais à favoriser aussi un certain regroupement. Dans différentes pêches, sur les deux côtes, ils semblent accroître la stabilité et la valeur. Toutefois, les QIT peuvent aussi entraîner de nouveaux problèmes, dont l’« écrémage » et les fausses déclarations sur les prises. Pendant ce temps, la détection électronique du poisson et autres progrès techniques augmentent la pression exercée sur les ressources halieutiques.

Les stocks de poisson de fond de l’Atlantique, en croissance au début des années 1980, s’effondrent une décennie plus tard, apparemment sous l’effet de la surpêche et de facteurs environnementaux. Un nouveau cycle de programmes d’aide totalisant plus de 4 milliards de dollars accompagne les plans de réduction de la flottille.

La pêche de 2000 à aujourd’hui

Le nombre de bateaux de pêche dans l’Atlantique est en baisse, passant de 29 000 en 1990 à 20 000 en 2000, puis à 17 200 en 2010. Autrefois dominantes, les sociétés de grands chalutiers ferment la plupart de leurs flottilles et tendent à décroître ou à disparaître.

Les poissons de fond étant moins nombreux, les prises de homard augmentent de façon spectaculaire. Le crabe, la crevette et le pétoncle aident les mollusques et crustacés à déclasser le poisson de fond au sommet des industries. Dans l’ensemble, la valeur des débarquements dans l’Atlantique double presque dans les années 1990 et connaît depuis des fluctuations.

1990 956 millions de dollars
1995 1,4 millard de dollars
2000 1,77 milliard de dollars
2005 1,75 milliard de dollars
2010 1,3 milliard de dollars

Malgré les souffrances et les bouleversements entraînés par la diminution du poisson de fond, au cours des années qui suivent, la pêche dans l’Atlantique semble être, à certains égards, un meilleur métier, malgré les problèmes ennuyeux qui sont fréquents. La diminution du nombre de bateaux et de pêcheurs réduit la dépendance excessive et malsaine à la pêche. Les politiques gouvernementales favorisent désormais les « pêcheurs du noyau », ceux qui se consacrent le plus à la pêche. De nombreuses organisations de pêcheurs acceptent de nouvelles responsabilités en matière de cogestion et de recherche coopérative.

À une époque antérieure, malgré les compétences qu’il fallait posséder pour être pêcheur, ce métier était souvent considéré comme moins payant que la moyenne. Au début des années 2000, les pêcheurs jouissent en général de meilleurs revenus et d’une plus grande influence sur la gestion.

Dans les régions centrales du Canada, la pêche à petite échelle pratiquée sur les Grands Lacs a vu pendant le XXe siècle la composition des espèces changer considérablement. Cette pêche aussi semble plus stable au début des années 2000. Les pêcheurs et les sociétés ont en général adopté les quotas individuels, acquérant une forte influence sur la gestion provinciale.

La mise en marché était traditionnellement problématique pour la pêche des provinces des Prairies, surtout pour les pêcheurs autochtones et autres pêcheurs des lacs du nord. En 1969, l’Office de commercialisation du poisson d’eau douce, une société d’État fédérale, apporte une plus grande stabilité.

En Colombie-Britannique, la flottille solide et prospère des années 1970 connaît dans les années 1980 des hauts et des bas. Puis, dans les années 1990, les prises de saumon chutent de manière spectaculaire du fait d’une combinaison pas trop claire de facteurs, parmi lesquels la pression de la pêche, les changements océaniques et la dégradation des habitats.

1990 476 million de dollars
1995 419 million de dollars
2000 369 million de dollars
2005 330 million de dollars
2010 294 million de dollars

Les politiques et programmes gouvernementaux, souvent sujets à controverse, diminuent la flottille de pêche du pacifique, qui passe de 5900 bateaux en 1990 à 3200 en 2004. La plupart des grandes conserveries de saumon ferment leurs portes. Les collectivités les plus dépendantes vivent des temps très difficiles.

Dans l’Atlantique, la flottille s’adapte à la ressource. Les mollusques et crustacés gagnent de l’importance, et la pêche dans son ensemble se diversifie – elle se fait moins industrielle et plus entrepreneuriale. Les pêcheurs du Pacifique, traditionnellement bien organisés et engagés dans la gestion, poursuivent dans cette voie dans l’exercice difficile mais gratifiant de leur métier.

Dans l’ensemble, la pêche au Canada au début des années 2000 semble en train de devenir un secteur de taille plus modeste, mais potentiellement plus stable. Les pêcheurs sont le moteur d’une industrie moderne importante qui génère bien au-delà de 3 milliards de dollars en valeur d’exportation en 2010 et soutient des collectivités partout au pays.

Le métier de pêcheur fait plus que jamais appel à la mécanisation et aux technologies, mais il conserve ses éléments traditionnels d’aventure et d’autosuffisance. Les pêcheurs indépendants continuent de gagner du terrain sur le plan de la gestion et de la recherche coopérative.

Le Conseil canadien des pêcheurs professionnels, une fédération d’organisations de pêcheurs qui se sont réunies dans les années 1990, est le reflet d’un niveau d’information, d’organisation et d’autogestion plus élevé que jamais dans la plupart des régions du pays.